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jeudi 31 octobre 2019

Dark Fates : 31 octobre (nouvelle)

Bonjour à toutes et à tous, 

Je n'ai pas écrit de nouvelle pour Halloween cette année, du coup je vous partage celle que j'ai écrite l'an dernier pour le blog d'Arcadia Graphic Studio.

Il s'agit d'une version alternative de Dark Fates, où les personnages ont évolué d'une autre façon. Les illustrations sont issues de la session Inktober 2018, à l'exception de la dernière qui a été réalisée spécialement.

Bonne lecture !


31 octobre





31 octobre. Les citrouilles, fantômes et sorcières avaient commencé à envahir timidement les rues de Kaltsee, principalement à l’initiative des commerçants qui avaient vu en cette fête étrangère un moyen de s’assurer une petite manne financière, entre la rentrée des classes et avant la fête de Noël. Mais cette tradition commerciale était marquée, cette année, par l’irruption de véritables visions de cauchemar, quelques mois plus tôt. Pendant la nuit de Walpurgis, les morts s’étaient en effet relevés de leurs tombes, laissant dans leur sillage plusieurs victimes avant de disparaître d’un coup. Les cœurs étaient donc moins à la fête pour se costumer en revenants. Seuls, les plus téméraires auront choisi de vaincre leurs peurs pour s’amuser en incarnant des créatures rejetées par l’enfer, mais la plupart auront préféré opter pour des déguisements plus neutres ou plus drôles.

Cependant, Claire Djarvick goûtait peu cette tradition nouvelle. À vrai dire, elle se tenait à l’écart des rassemblements depuis plusieurs mois, depuis la mort de Xavier Enrikchen, son petit ami, et tout ce que Halloween lui rappelait, c’était le dernier jour d’octobre, la veille de la Toussaint, le jour où l’on fleurit les tombes des êtres chers. Elle se préparait psychologiquement à aller au cimetière, pour se recueillir pour la première fois face à la stèle de son amour disparu, accepter l’inacceptable. En cette fin de journée, elle n’était donc pas d’humeur à aller faire la fête, alors elle avait décidé d’évacuer ses noires pensées à la salle de sport.

Dans le vestiaire bien moins peuplé qu’à l’accoutumée, Claire se rappela les événements des mois passés : comment Joe Gillian était venu chez elle annoncer la nouvelle funeste, comment elle l’avait accueillie, et comment sa vie aurait pu devenir un enfer. Fort heureusement, ses parents l’avaient soutenue du mieux qu’ils le pouvaient, l’aidant à se débarrasser de sa mauvaise hygiène de vie et à pratiquer une activité qui lui faisait du bien. Claire avait donc choisi de s’inscrire à la salle de sport, remplaçant les cigarettes et l’alcool par l’effort soutenu d’une activité sportive. En enfilant sa brassière et son short, elle se disait qu’elle était une toute autre personne, du moins tant que l’effort physique continuait ; c’est pourquoi elle tenait à rester le plus longtemps possible à profiter des installations à sa disposition, afin d’éloigner le moment où elle devrait ressortir et affronter son mal-être.



En sortant du vestiaire, Claire se remémora le chemin qu’elle avait parcouru jusqu’à la salle, et son intrigante rencontre avec Ewen Merrick quelques minutes plus tôt. Elle n’avait pas vu le jeune sorcier depuis des mois, et leur dernière rencontre avait été mouvementée. Claire l’observa de loin : il paraissait confus et désespéré. Quand il fut enfin à sa hauteur, il l’interpella maladroitement. « Zira n’est pas rentrée depuis deux jours », lâcha-t-il au bout de quelques secondes. Le nom de Zira Ondalli faisait ressurgir des souvenirs dans la tête de Claire, des souvenirs peu flatteurs. Elle se souvenait d’une jeune femme agressive envers Xavier, et à la personnalité moins positive que ce qu’elle laissait entendre d’elle à la radio. Elles ne s’étaient d’ailleurs plus parlé depuis la mort de Xavier, Claire ayant décidé de couper les ponts délibérément, et Zira n’ayant pas essayé de renouer le contact de son côté. Pourtant, à voir Ewen aussi désemparé, elle eut de la peine pour lui, et commença à s’inquiéter pour Zira.

Dans la salle, l’affluence était maigre. Peut-être que les habitués avaient décidé de célébrer Halloween en famille plutôt que de s’entraîner ?

Deux heures passèrent. Dehors, la nuit était tombée, et plusieurs personnes avaient déjà quitté la salle. Claire fit une pause pour boire un peu d’eau. À ce moment, elle s’aperçut qu’un homme complètement hagard était entré. Il se tenait sur le pas de la porte quand un des entraîneurs finit par s’approcher de lui, lui demandant ce qu’il voulait. Il y eut une seconde pendant laquelle l’homme hagard se figea complètement, puis sauta à la gorge de l’entraîneur. Deux autres hommes entrèrent pendant que le premier buvait goulûment le sang de sa victime, mais eux avaient l’air plus alertes et avaient leurs yeux injectés de sang dirigés vers les quelques personnes qui s’entraînaient dans la salle, et ils commençaient à se précipiter vers leurs proies.

Nul ne semblait en croire ses yeux, mais le mot fut lâché : vampire. Il était impossible qu’il s’agît d’une mise en scène d’Halloween, et si la nuit de Walpurgis avait bien démontré une chose, c’était que l’incroyable et l’impossible faisaient désormais partie du quotidien. Quand une femme – un vampire - entra à son tour dans la salle de sport, la panique gagna tout le monde. Claire, elle, était miraculeusement hors du champ de vision des vampires, et en profita pour gagner la sortie de secours. À peine à l’air libre, elle se mit à courir droit devant elle, remarquant à peine les corps sans vie qui gisaient le long de la rue.

Filant aussi vite qu’elle le pouvait, elle se rendit compte qu’elle passait dans une rue qui lui était familière, au bout de laquelle se trouvait le magasin « El Marino », tenu par Juan Cazaro, qui avait hébergé Xavier pendant des mois. La pensée de revoir l’antipathique vendeur rassura pourtant Claire, qui se précipita dans la boutique. Les lumières étaient éteintes, et une odeur pestilentielle flottait. Dans l’obscurité, Claire devina deux corps étendus sur le sol, qu’elle enjamba pour accéder aux interrupteurs derrière le comptoir. Le magasin fut éclairé en quelques secondes. Les corps sur le sol étaient ceux de deux femmes. Claire observa autour d’elle afin de voir si Juan était encore dans les parages, mais elle comprit vite que la masse sombre qu’elle avait vue dans le noir n’était autre que le corps exsangue de l’Espagnol, qui s’était battu jusqu’à la fin. Claire porta la main à son cœur, une façon de rendre un dernier hommage à cet homme qu’elle n’avait jamais aimé, et réciproquement, avant de fouiller derrière le comptoir à la recherche de tout ce qui pourrait lui être utile. Elle s’empara d’un sac et y glissa le long couteau de Juan, ainsi que des fusées éclairantes et un pieu qu’elle eut du mal à extirper du cœur d’un des cadavres de vampires.

Claire pensa alors à ses parents, et se dit qu’elle devrait essayer de les rejoindre. Mais la maison était trop loin, et elle avait une dernière halte à faire qui pouvait remettre les choses dans l’ordre. L’appartement que partageaient Zira Ondalli et Ewen Merrick n’était pas si loin, et c’était peut-être la seule chance pour la ville de Kaltsee de ne pas céder à l’emprise des vampires.





À nouveau une course rapide, et Claire fut devant la porte. Elle prit quelques secondes pour reprendre son souffle, puis entra sans sonner. Seule, une petite lampe éclairait la pièce de vie… et la silhouette d’une femme.

« Claire ? C’est toi ? » demanda-t-elle.

Cette voix ne lui était pas inconnue ; au contraire, elle était reconnue de toute la ville pour son émission qui apportait des conseils et un peu de baume au cœur de nombreux jeunes et moins jeunes. Claire se risqua donc à répondre :

« Oui. Zira, c’est toi ? Ewen m’a dit que tu avais disparu.

La silhouette se déplaça dans la lumière, et Claire comprit immédiatement pourquoi elle ne l’avait pas reconnue : Zira portait un corset et une longue jupe dévoilant sa jambe gauche gainée d’un bas en résille. Sa coiffure elle-même était différente, plus sophistiquée. Claire avait toujours considéré l’habillement de Zira sans aucun goût, aussi la voir ainsi parée la rendait méconnaissable à ses yeux.


- C’est moi, lui dit-elle sobrement. Je suis revenue.

- Quelle incroyable transformation, souffla Claire.

- N’est-ce pas ? (Zira fit une pause) Oh, tu parles de mes habits ? J’en ai toujours rêvé. »

Elle fit un tour sur elle-même, faisant virevolter sa jupe.

«  Une deuxième vie, ça change tout », reprit-elle.

À ce moment, Claire contempla ses yeux : ils étaient injectés de sang. Comme si Zira avait anticipé la question, elle répondit :

«  Oui, j’en suis une. Tu ne te doutes pas à quel point c’est libérateur. »

Claire plongea la main dans le sac pour s’emparer du pieu, tandis que Zira continuait :

« Je me suis déjà nourrie ce soir. Je suis repue. Tu peux donc partir tranquille… ou nous rejoindre ! »

À ces mots, Zira fondit sur Claire, qui sortit hâtivement le pieu du sac et frappa la vampire à la tempe. Profitant du fait que son adversaire devenait chancelante, Claire prit la fuite, oubliant le sac dans sa hâte. Elle se mit à courir vers les bois sans regarder en arrière. Elle était désorientée, et plus rien ne comptait à présent qu’échapper à la créature qu’était devenue Zira Ondalli. Hors d’haleine, elle finit par s’effondrer derrière un arbre. Il lui fallut plusieurs minutes pour reprendre son souffle et ses esprits. Qu’est-ce qui avait fait de Zira un vampire ? Avait-elle tué Ewen Merrick ? Et si… ? L’espace d’un instant, elle eut une révélation : et si Xavier était aussi devenu un vampire ? Il serait sans doute venu chercher Claire, ou…

À mesure que ses tympans ne faisaient plus résonner son pouls, elle commençait à mieux appréhender son environnement : à une dizaine de mètres devant elle, elle pouvait entendre le léger bruissement de l’eau de la rivière, rivière qu’elle voyait de manière assez distincte. Les bois, étrangement, étaient silencieux, comme avant une tempête. Pendant quelques secondes, Claire retrouva son calme, comme si son coup de frayeur n’avait pas eu de cause sérieuse ; mais ce calme fut vite rompu par des pas dans les feuilles desséchées, à quelques mètres derrière elle. 



« Inutile de te cacher », retentit la voix de Zira. « Je sens parfaitement ton odeur. »

Claire sentit son pouls s’accélérer. Serrant le pieu dans son poing, elle se redressa contre l’arbre. Elle prit une longue inspiration, puis sortit de sa cachette.

Zira semblait encore toute fraîche, comme si elle n’avait fait aucun effort pour rejoindre sa victime. Sa poitrine, mise en valeur par son corset, ne se soulevait absolument pas. Claire, elle, luttait pour tenir debout malgré ses jambes flageolantes. Finalement, elle brandit son pieu en avant, résignée, en lâchant « Je te préférais quand tu étais dans la radio, Zira ! » pour se donner du courage.

Le combat qui s’ensuivit était déloyal. Claire, transie de peur, devait se battre contre une Zira en parfaite possession de ses moyens, et dont la nouvelle nature vampirique l’avait dotée de nouvelles capacités qui l’élevaient au-dessus de la condition humaine. Pendant plusieurs minutes, Claire reçut plusieurs coups assénés avec le plus grand des calmes, mais elle trouva toutefois la force de se relever à chaque fois. Elle réussit à porter elle-même plusieurs coups de pieu à son adversaire, mais jamais au bon endroit ni avec assez de force. Mais au bout de trop nombreux coups portés à sa tête, Claire finit par ne plus être capable de se relever.

Zira se pencha sur sa proie, la bouche grande ouverte sur des crocs qui n’attendaient que de plonger dans une jugulaire. Cette fois, aucun discours ne venait se poser en prélude, il ne restait que l’envie primaire de tuer. Claire sentit sa tête tourner alors que les dents acérées commençaient à toucher sa chair. Elle était perdue, elle se sentait déjà partir quand elle entendit une voix criant des mots qu’elle ne reconnaissait pas, mais qui étaient en réalité issus d’une langue très ancienne. Un bruit sourd accompagna une explosion liquide et visqueuse qui lui macula le visage et la poitrine.

Les crocs n’avaient pas pénétré sa chair, et Claire, abasourdie, vit s’effondrer le corps désormais sans tête et sanguinolent de Zira. Elle remarqua aussi une silhouette s’avancer vers elle et lui tendre la main. Le sceptre qui était dans l’autre eut un effet rassurant sur Claire.

« Ewen ! »

Celui-ci, dos au clair de lune, mit quelques secondes avant de répondre :

« Oui, c’est bien moi. C’est terminé pour elle, à présent. »

Claire prit la main de son sauveur et se redressa, les fluides de Zira coulant de sa brassière jusqu’à son nombril. Elle s’essuya tant bien que mal, mais elle savait qu’elle avait devoir prendre de longs bains pour se débarrasser du sang et de la sensation désagréable de la cervelle sur sa peau.

Ensemble, ils marchèrent main dans la main jusqu’à rejoindre la route. La lune éblouissait Claire, qui se tourna alors vers Ewen. Levant la tête, elle le trouva étrangement calme. Voyant qu’elle s’arrêtait, Ewen regarda Claire dont le visage passa alors au blanc.

« Ewen ! Tes yeux ! »

En guise de réponse, il resserra sa poigne et se pencha vers elle.

lundi 4 novembre 2013

Prose : Dark Fates - L'enterrement

http://arcadiagraphicstudio.blogspot.fr/

DARK FATES

L'enterrement

par Florian R. Guillon

Un vent glacial faisait frissonner les rares feuilles qui s'accrochaient encore à leurs branches et les corps protégés d'un manteau noir de circonstance, alors que la procession s'engouffrait dans l'entrée du cimetière. Le mois d'octobre était bel et bien entamé, et en son treizième jour, l'automne avait déjà bien pris ses quartiers. Derrière le corbillard, Joe Gillian leva un instant des yeux sans expression vers l'arbre le plus proche, qui lui semblait avoir attendu ce moment exact pour perdre sa dernière feuille et ainsi offrir au jeune homme le spectacle presque inconvenant de sa nudité squelettique, comme une façon de rendre grotesque la cérémonie de mise en terre qui allait commencer. L'âme de poète du jeune Joe aurait apprécié l'ironie de la situation en d'autres temps, mais son regard se détourna pour retourner se poser sur le cercueil verni devant lui. Après tout, c'était son père que Joe Gillian enterrait en ce jour.

Sir John Philip Robert Gillian était décédé quelques jours plus tôt, et son fils unique pensait qu'il lui arriverait bientôt la même chose si le prêtre continuait à rabâcher le même discours déjà tant prononcé et paraphrasé durant l'office religieux. Pendant toutes ces heures, Joe était resté patient, faisant semblant d'écouter les déclarations des nombreux – très nombreux – intervenants qui s'étaient succédé à l'église. Tous, du plus humble au plus aisé, y allaient de leur bon mot sur Sir John, comment il était un bon ami, un fervent chrétien, un palais raffiné... Toutes ces interventions mises bout à bout, il devenait possible de reconstituer la biographie du patriarche, depuis sa naissance en 1910 jusqu'à la perte de sa première femme, Theresa Louise Gillian née Wilhem, morte en accouchant d'une petite fille morte-née en 1945, période où celui qui n'était pas encore Sir John reçut une révélation divine et se mit à voyager par le monde pendant une décennie entière, ne revenant dans le domaine familial de Lake Gillian que pour succéder à son père et utiliser sa fortune pour fonder son cabinet d'expertise qui se révéla d'une grande utilité pour le peuple... et pour accroître un patrimoine pécuniaire déjà conséquent. Puis John attendit l'anoblissement par la Reine en 1956 pour demander en mariage Ellen Andrews, qui lui donna un fils trois ans plus tard : Josapha John Louis Gillian. Depuis cette époque, Sir John n'avait plus quitté qu'occasionnellement son domaine et sa famille, où la mort vint le prendre en cette année 1981.

L'oreille distraite, Joe s'était réfugié dans ses pensées pour constater qu'il risquait de mourir d'un ennui pire que celui de son père s'il devait encore supporter les ritournelles de tous ces gens que la famille avait côtoyés au fil des ans, et savourait secrètement le sens de l'humour du destin. Comment, en effet, mourir d'une bête pneumonie alors qu'on avait déjà affronté des choses bien plus mortelles et inexplicables ?

Puis vint le moment fatidique : le curé se tut, et le cercueil de bois descendit en terre, scellé bientôt sous une lourde dalle. Derniers recueillements en silence, puis chacun ressortit tout aussi silencieusement du cimetière, attendant le prochain convive afin d'offrir ou d'obtenir quelques mots de réconfort. Joe et sa mère furent les derniers à quitter la tombe. Ellen, sous son voile noir, ne put s'empêcher de murmurer à l'oreille de son fils : « Dire que bientôt, c'est là que j'irai le rejoindre... » Ne sachant quoi répondre, Joe passa son bras autour de ses épaules et la conduisit lentement vers la sortie, le temps d'apercevoir du coin de l’œil qu'un homme habillé de marron les observait de loin. Ces journalistes n'ont donc aucun respect, pensa Joe en plissant les yeux vers l'inconnu.

Sitôt sortis, Joe et sa mère furent encerclés par la famille lointaine, les amis, les amis des amis, les curieux et même quelques « clients satisfaits ». Les héritiers du domaine Gillian se retrouvèrent vite accablés de conseils, de mots rassurants et même de cartes de visite de personnes « joignables à toute heure, pour n'importe quelle raison ». Ellen Gillian prit soin de remercier chacun, tandis que Joe se contentait de marmonner en se demandant si ces gens n'allaient pas en profiter ensuite pour leur extorquer de l'argent ou des services. Il n'avait cependant pas le courage ni l'envie de les envoyer paître, et son seul souhait était d'en finir avec cette journée au plus vite, à tel point qu'il ne fit aucune remarque désobligeante à ce journaliste qui prenait des notes dans son calepin pendant que l'ambiance était aux larmes. Tout ce qui l'importait, c'était de rentrer au domaine familial et de fermer les yeux en étant affalé sur quoi que ce fût d'assez confortable.





La nuit tomba, et Joe put enfin apprécier son moment de calme une fois rentré à Lake Gillian. Il était étendu sur le lit, dans la chambre qu'il avait occupée depuis son enfance jusqu'à ses études, dans le noir total. La question qui lui vint était de savoir si son père ressentait la même chose sous terre ; une interrogation qu'il chassa bien vite de son cerveau en s'efforçant de fermer les yeux, avec l'espoir que le sommeil l'emporterait rapidement loin de cette affreuse journée qu'il venait de vivre. Il resta ainsi deux heures avant que la sonnette de la porte d'entrée ne vînt le ramener à la réalité. Il s'assit à contrecœur sur le lit quand il entendit sa mère ouvrir. Joe se rendit compte après quelques minutes que le visiteur était bien entré, puisque sa voix (masculine) retentissait entre les murs de la cuisine pour se propager jusqu'à la chambre du premier étage. Après un quart d'heure de tergiversation et la prise de conscience qu'il n'arriverait ni à entendre, ni à dormir en restant sur le lit, le jeune héritier descendit lentement les escaliers pour arriver jusqu'à la cuisine où il put mettre un visage sur la voix du visiteur : c'était l'inconnu du cimetière.

Ce fut Ellen qui parla la première, d'un ton fatigué :

« Josapha, nous ne voulions pas te déranger, tu sais. Nous avons un invité...

- Je me nomme Corlatius, la coupa le visiteur en levant la tête de sa tasse de thé vers Joe. Lord Corlatius.

- Lord Corlatius était un ami de ton père, reprit madame Gillian. Il devait nous faire part de quelque chose d'important dès ce soir.

Bien que circonspect, le jeune Joe tendit la main vers celle du Lord, avec toute la politesse feinte qui sied à un homme de bonne société. Il en profita pour dévisager cet étrange invité : qui pouvait prétendre à la noblesse en portant cet imperméable à l'usure visible, et sans s'en dévêtir en intérieur en sus ? Mais ce détail n'était pas le moindre, puisque sur le crâne de l'individu, des cheveux gris semblaient se battre, son visage était incontestablement mal rasé, et surmonté de lunettes mal entretenues. De même, les vêtements que portait ce soi-disant noble – un costume-cravate froissé – ne reflétaient en rien la mise d'un homme de haut rang. Mais Joe fit mine de ne s'apercevoir de rien et s'attabla face à lui.

- Je sais bien que j'arrive au mauvais moment, jeune monsieur Gillian, reprit Corlatius. Ou dois-je vous appeler Josapha ?

- Je préfère qu'on m'appelle tout simplement Joe.

- Et voilà que ça recommence... soupira sa mère avec une lassitude bien ancrée.

- Je suis désolé, mère, mais je trouve que mon prénom n'est pas franchement beau... Et puis personne n'arrive à le prononcer correctement, alors à quoi bon ?

- Tête de bois...

Si Lord Corlatius était amusé par l'incongruité de cette situation, il eut la décence de n'en rien laisser paraître.

- Excusez-moi, lança-t-il gentiment pour les interrompre. Je ne souhaite pas vous importuner longtemps, aussi j'ai besoin de toute votre attention.

- C'est vrai, répondit rapidement Joe comme pour faire taire sa mère. Vous étiez donc un ami de mon père, c'est ça ?

- C'est exact. Je l'ai aidé il y a déjà quelques années, lors de la fondation du Cabinet d'Expertises Gillian. A vrai dire, j'en suis même un co-fondateur anonyme.

- Voyez-vous ça...

- Non, je ne suis pas venu pour réclamer quoi que ce soit. A part un service que votre défunt père me devait, et qui vous incombe maintenant à vous.

- Je ne sais pas si ça m'est possible. Pourquoi vous ne demandez pas à ses plus proches collaborateurs ? Monsieur Fernandez est facilement joignable à son hôtel, c'est à cinq kilomètres d'ici. Il ne rentrera que dans deux jours en Espagne.

- C'est vous qu'il me faut, parce que c'est vous qui habitez cette maison. Vous devez me confier un artefact que votre père conserve ici.

- Quel artefact ?

- Je le sentirai quand je le trouverai. »

Joe se pencha en arrière sur sa chaise tout en croisant les bras. Ce Lord Corlatius était quelqu'un de suspect, plus encore qu'un journaliste, et ce nom d'emprunt dont l'adéquation avec sa personnalité laissait songeur, cela faisait beaucoup trop d'un coup. Un homme comme ça n'aurait pas pu être ami avec son père, et ne se serait jamais présenté lors de son enterrement avec un imperméable marron et un stetson râpé (que Joe avait réussi à distinguer sous le bras de son propriétaire) de la même couleur.

« Je veux bien vous aider, lança finalement le jeune après s'être accordé le temps de la réflexion. Cependant, il nous faudra attendre demain, puisque notre petit entrepôt est sens dessus-dessous depuis que père a commencé à perdre ses forces. Il me faudra ranger et vérifier l'inventaire.

- Très bien, je repasserai demain à onze heures, si cela vous convient, se décida à prononcer le Lord en se levant de sa chaise. Merci, et inutile de me raccompagner, vous avez mieux à faire. »

Joe était intrigué par ce « mieux à faire » à double sens. Cela pouvait tout aussi bien dire porter le deuil de l'être mis en terre quelques heures auparavant – ou une injonction à se mettre au travail le plus tôt possible. Dans tous les cas, ce Lord Corlatius manquait de sympathie.

Une demi-heure plus tard, quelqu'un d'autre sonna à la porte. Joe lui ouvrit lui-même, sachant qu'il avait spécialement appelé ce visiteur à la rescousse. Pilar Fernandez avait gardé le même accoutrement que lors de l'enterrement, ce costume-cravate trop serré sur sa silhouette bedonnante qui lui donnait l'air d'un commercial trop porté sur les déjeuners de travail. Deux détails trahissaient une négligence dans son apparence : ses cheveux décoiffés par le fauteuil dans lequel il s'était assoupi, et la paire de vieilles baskets qu'il portait aux pieds pour évacuer la douleur des souliers qu'il avait portés toute la journée. Mais Joe ne pouvait pas s'offusquer d'une telle chose de la part d'un véritable ami de la famille, qui comprit très vite que la nuit allait être longue.

Trois heures plus tard, tous deux étaient enfermés dans le bureau de feu Sir John qu'ils avaient mis à sac. La moquette était couverte de dossiers et de feuilles volantes sur lesquels chacun faisait extrêmement attention à ne pas glisser, un exercice de plus en plus difficile à mesure que la nuit avançait.

« Bon, on a déjà deux-trois trucs, je vais pouvoir faire une pause, dit le quinquagénaire espagnol en se laissant tomber contre la porte du bureau.

- Ouais, mais il manque encore le principal.

- Tu te rends compte que c'est toi qui vas devoir ramasser tout ça, Jojo ?

- Pilou, si c'est moi qui dois reprendre l'affaire, autant que ce soit mon propre rangement, non ?

- Ouais, mais John... paix à son âme... était méticuleux. Toi, pour ce que je m'en souviens, tu as pris du côté de ta mère.

- Si tu t'inquiètes tant pour la santé du cabinet, je peux aussi bien te virer dès que la succession est effective.

- Parce que tu veux vraiment prendre la suite de ton père ? Je me souviens que vous arrêtiez pas de vous engueuler à cause de ça, parce que lui voulait et toi pas.

- J'ai réfléchi, et... Bon, tu sais ce que je pense de mon père, hein. Mais je pense que prendre le flambeau quelque temps serait pas mal, le temps de trouver quelqu'un de qualifié.

- Fais gaffe, on est dans un milieu où il est difficile de distinguer les gens qualifiés des opportunistes et des charlatans, tu sais... »



Le silence se fit pendant les deux heures suivantes, alors que Joe et Pilar commençaient à piquer du nez. Le quinquagénaire s'accrocha à la table du bureau pour étaler quelques dossiers.

« On va faire le point. Ton père conservait pas mal de trucs, tu te souviens de cette main courante qu'il avait pour noter ce qu'il pouvait pas approfondir sur le moment ? Il a relevé cinq occurrences d'un homme avec un imperméable marron et un chapeau de cow-boy : une à Séville en 1951, une autre à Deliah Hill en 1971, une à Lusignan en 1972, et deux aux alentours de Lake Gillian en 1976 et 1980.

- Et ça nous apporte quoi ? C'est pas sûr que ce soit le même type.

- Celui de 1951 a disparu d'un coup, on l'a vu tous les deux avec ton père, je m'en souviens. Mais j'ai pas cherché plus loin, à vrai dire. Et les autres fois, ton père était tout seul.

- Attends... J'y étais, à Deliah Hill. Et je me souviens pas d'un mec comme ça. En revanche, je me souviens que...

- Oui, que ton père t'a engueulé comme du poisson pourri parce que tu jouais à touche-pipi avec une des villageoises. Crois-moi, j'en ai entendu parler aussi. Mais c'est pas le sujet. Regarde ça.

Pilar avait ouvert sur le bureau un dossier annoté « Apparitions » où s'entassaient des coupures de journaux remontant jusqu'au début du siècle. Joe fixa son interlocuteur :

- Tu viens m'apporter la preuve que le vieux pouvait être bordélique ?

- Non, regarde les notes sur les coupures. On retrouve une silhouette sur pas mal de photos qui pourrait bien être ton Lord. Et si tu couples avec ça...

- Attends, c'est tout à propos du même type ? Ça veut dire...

- Ce que ça veut dire, c'est que ton Lord semble apparaître à différents moments de l'histoire, toujours en lien avec des affaires sordides. Je crois même qu'il est apparu dans un ou deux rapports de mon cabinet, en Espagne. On est en plein dans le paranormal. »

Le mot était lâché. L'affaire de Sir John Gillian avait beau être florissante, elle provoquait une certaine gêne, et jamais il n'employait le terme « paranormal ». De cette façon, sa crédibilité avait été sauvegardée, et peu de gens l'avaient jusqu'ici considéré comme fou. Joe n'avait pas encore pris officiellement la relève de son défunt père qu'il était déjà sur la brèche, et il comptait bien résoudre mettre un terme à cette étrange affaire.

« La question n'est pas là, fit remarquer Joe. Nous n'avons pas le temps de savoir quel genre d'homme c'est... s'il s'agit d'un homme. La vraie question, c'est ce qu'il veut aux affaires de mon père en particulier.

- La réponse se trouve sûrement dans la chambre forte. »

Terrassés par le sommeil, Joe Gillian et Pilar Fernandez se mirent en marche non sans mal et descendirent les escaliers qui menaient à la chambre forte. Joe avait pour coutume d'appeler cet endroit « le Saint des Saints », ce qui avait pour conséquence – et but avoué – de faire enrager son père qui n'aimait que l'on tourne la religion en dérision.

La lourde porte ouverte, les lumières s'allumèrent timidement dans les petites rangées. L'endroit ressemblait presque à une bibliothèque, sauf que les livres étaient ici remplacés par des objets des plus divers : couronnes de cheveux, poupées ensorcelées, poignées de porte rouillées, moulages de curieuses empreintes... Un vrai bric-à-brac moderne dans lequel on ne pouvait trouver que des choses pittoresques et inutiles en l'état, toutes étiquetées par numéro de dossier et par année. Seule une étagère au fond de la pièce portait des objets qui n'avaient pas de numéros.

« La seule chose qui correspond, c'est cette espèce de boîte scellée, remarqua Pilar.

- Qu'est-ce qu'on en fait ?

- On l'emmène. Après, c'est toi qui vois. »



A onze heures du matin très précisément, la sonnette de la maison de Lake Gillian retentit. Lord Corlatius n'attendit pas qu'on vînt lui ouvrir et entra pour trouver les occupants de la demeure dans la cuisine. Comme pour signifier les bonnes manières, il avait déjà ôté son chapeau, mais Ellen, Joe et Pilar, fatigués comme ils étaient, ne firent pas mine de réagir. Néanmoins, Joe se leva de sa chaise et fit signe à Corlatius de s'asseoir.

« Grande nouvelle : nous avons retrouvé ce qui est à vous. La grande question est : on en fait quoi ?

Lord Corlatius écarquilla les yeux : comment était-ce possible ? Il avait compté sur la crédulité et l'inexpérience de son hôte, mais il l'avait, de toute évidence, bien mal jugé.

- Je connais votre histoire, monsieur le Lord, reprit Joe Gillian avec un air légèrement courroucé. A chaque fois que vous apparaissez, vous laissez des morts dans votre sillage – et je ne parle que de ceux qu'on retrouve. Alors vous allez répondre à ma question : pourquoi ?

- Pourquoi j'ai fait tout ça ? Pourquoi j'ai besoin de retrouver la boîte ? Le fait que vous soyez ici prouve bien que vous ne l'avez pas utilisée et que vous ignorez totalement ce qu'elle est !

Voyant son invité commencer à s'agiter, Joe s'empara de la carabine modifiée qu'il avait posée à côté de lui et la pointa sur Corlatius.

- Vous feriez bien de garder votre calme. Mon père a réussi à abattre un loup-garou avec pour seule arme un vieux tromblon qu'il avait chargé avec une fourchette. Maintenant, on a de vraies bonnes armes et le vieux m'a bien entraîné pour que je lui succède. Alors mouftez pas ou je vous plombe !

Sous le canon de l'arme, Lord Corlatius expira et reprit son calme :

- J'espère que vous n'avez pas touché le bois de la boîte...

- Elle est en plomb, et impossible à ouvrir, ajouta Pilar.

- Alors pendant toutes ces années, fit le Lord en se laissant tomber sur sa chaise. Pendant toutes ces années, elle est restée là, et Gillian a refusé de me la rendre. Il me l'a confisquée à Séville, vous savez. Il a dû la sceller à un certain moment dans une autre boîte.

- Alors pourquoi je ne l'ai jamais vue ?

- Vous êtes Fernandez ? Vous n'avez jamais vu de boîte en bois ?

- Pas entre les mains de John, non. Mais maintenant que vous le dites, on était avec d'autres. Et on n'a plus jamais eu de nouvelles depuis... 1952, je dirais.

- Alors John n'est pas mort de...

- Il a chopé une pneumonie, le coupa sèchement Joe toujours en joue. Donc, qu'est-ce que c'est que votre truc ?

Corlatius expira une nouvelle fois.

- Il s'agit d'une arme. Je comptais l'utiliser au cas où les Likkktalzzz auraient conquis cette Terre, mais... Je n'en ai pas eu besoin, et ils ne reviendront plus menacer votre univers. Néanmoins, cette arme reste dangereuse tant qu'elle existe.

- On peut la détruire ?

- Il n'y a qu'une personne qui peut le faire, et c'est moi. C'est pour ça que vous devez me la donner.

- J'ai pas confiance.

Les mains de Joe Gillian commençaient à devenir noueuses, ce qui n'échappa pas à Lord Corlatius, qui se leva d'un bond et arracha sans effort à son hôte la carabine qui ne pouvait plus menacer personne.

- Bien, fit la voix retentissante du Lord. Tu as assez joué au dur, alors tu vas me donner cette foutue boîte !

Décontenancé, le jeune homme essaya de reculer, mais trébucha sur la dite boîte qu'il avait gardée à ses pieds durant tout ce temps. Sous les yeux médusés du trio, Lord Corlatius ramassa ce qu'il était venu chercher et le prit à pleine main. Un feu d'origine inconnue se matérialisa alors et détruisit l'objet sans en laisser une trace, puis l'homme fixa d'un regard perçant le jeune Joe Gillian, comme pour lui signifier qu'il venait de se faire un ennemi, avant de se volatiliser.

Les trois occupants de la maison mirent un certain temps à se remettre de cette visite, avant de se rendre compte qu'ils n'avaient désormais plus à s'attendre à revoir ce Lord sinistre. Il avait eu ce qu'il demandait, et la famille Gillian n'avait plus de quoi l'intéresser.

samedi 6 octobre 2012

Nouvelle : La femme fantôme (une histoire de Dark Fates)


 Avant-propos : ce texte a été publié à l'origine sur le site Forgotten Generation. Il s'agit d'une nouvelle mettant en scène une histoire liant les destinées de Ghost Woman (BD américaine anonyme traduite par mes soins) et de Dark Fates (BD que je réalise pour le fanzine Forgotten Generation).

Il s'agit d'un des premiers projets visant à construire un univers cohérent à partir des créations des auteurs du fanzine, renforçant ainsi les liens entre les parties physique et numérique de notre fanzine. 






DARK FATES : La femme fantôme

par Florian R. Guillon


     La guerre était encore bien vivace dans les esprits. Sur l'île d'Üger, pourtant, les ravages avaient été bien moindres que sur le continent européen. Le gouverneur auto-proclamé de ce territoire resté sans maître depuis la fin de la Première Guerre Mondiale, un certain Klaus Röser, était parti sur le front européen pour ne jamais en revenir. Néanmoins, les habitant de l'île ne sentaient pas vraiment la différence dans la vie de tous les jours. Et cela était valable pour tous les habitants, y compris ceux qui n'étaient pas vraiment... humains.

     Claudia Rosny se souvenait de cette époque, de ces sensations qu'elle pouvait ressentir quand elle était encore vivante. Sa vie s'était achevée tragiquement dans un ultime acte de bonté adressé à son aimé. Malheureusement pour elle, ce dernier n'avait jamais pu l'épouser, un monde entier les séparant : John Gillian avait pour lui la fortune, tandis que Claudia était issue de la roture. John s'était donc marié à une femme de son rang, Theresa Wilhem, qui rendit son dernier souffle quelque temps plus tard en mettant au monde une petite fille que l'on crut morte elle aussi, suffisamment longtemps pour que John, retenu bien loin de son épouse, ne sût jamais la vérité. Mais la bonne âme de Claudia la fit traverser toute l'île à un train d'enfer à bord d'une voiture de location afin de lui apprendre le sort de sa fille. Le sort avait voulu qu'elle périsse au volant avant d'avoir atteint sa destination...

     Mais comme pour lui permettre d'accomplir sa tâche sur Terre, une puissance supérieure avait fait d'elle un fantôme. Elle put donc retrouver l'homme qu'elle avait aimé et le sauver d'une mort certaine des griffes d'une meute de loups-garous. John Gillian, qui avait perdu jusqu'alors tout but dans l'existence, se sentit soudain investi de la mission de chasser jusqu'au dernier spécimen de la meute qui l'avait attaqué. Claudia fut alors satisfaite de constater que, malgré le fait qu'il ne savait toujours pas que sa fille était bel et bien vivante, la mission qu'elle avait pu mener à son terme avait permis au seul homme qu'elle avait jamais aimé de reprendre pied dans son existence. Elle pensait à ce moment-là pouvoir reposer en paix. Mais elle se trompait lourdement...

     Son âme et son corps fantomatique restèrent attachés à l'île d'Üger longtemps après le départ définitif de John Gillian et son retour dans son Ecosse natale. Sa non-existence était devenue insupportable : elle était toujours privée de tout contact avec les êtres humains qu'elle voyait, car eux ne la voyaient pas et ne l'entendaient pas. Bien entendu, Claudia avait appris à se rendre tangible un court instant, et les années suivantes, elle était même parvenue à devenir visible et audible, mais jamais au-delà de quelques secondes. Elle avait toujours cherché à se cacher des médiums et des gens dont la perception sensorielle était artificiellement modifiée, car pour elle, ils ne pouvaient être ni de bonne compagnie, ni de bonnes intentions.

     Le temps passait, et le fantôme de Claudia était condamné à observer les changements qui jalonnaient le siècle qui continuait à s'écouler sans elle. Son fardeau était de regarder le monde inconnu sans répit, mais surtout sans pouvoir révéler la moindre chose à qui que ce fût. Tout ce qu'elle avait voulu connaître de son vivant, toutes ces vérités cachées, tout était à sa portée, et vers la fin du Xxè siècle, elle en savait beaucoup plus qu'elle n'aurait jamais cru possible. Elle se souvenait du mythe de Faust, où le vieux docteur avait vendu son âme au diable contre une chance de pouvoir vivre à nouveau et apprendre toujours plus. Claudia se sentait comme dans cette situation, mais elle était morte et aucune opportunité de revivre ne s'était présentée à elle. Les rares créatures surnaturelles qu'elle avait croisées jusqu'ici n'avaient aucune connaissance particulière en la matière. Puis vint finalement un jour où une voix s'éleva à sa vue.

      Claudia regardait, les yeux écarquillés, l'homme qui venait de pénétrer dans l'ancienne demeure de John Gillian, laissée à l'abandon. Son visage était peu visible, la silhouette de l'individu étant en contrejour dans l'encadrement de la porte, et derrière lui brillait un fort soleil printanier. Devant l'expression surprise de la femme fantôme, l'inconnu répéta :

      "Je disais : je ne m'attendais pas à trouver une jolie femme ici."

     L'expression de Claudia changea, mais l'homme ne lui laissa pas le temps de répondre :

      "Vous êtes de la famille Gillian ?

      Claudia, abasourdie par une telle référence, fit un effort surhumain pour articuler :

      -Vous connaissez John ? Il est devenu quoi ?

      -Je ne sais pas, en fait. J'ai juste entendu parler d'un certain Gillian qui vivrait dans le coin. Je peux entrer ?

     Etonnée d'une telle question, Claudia l'invita à franchir le seuil, et tandis que l'homme cherchait un endroit où s'asseoir, elle put enfin le contempler : il portait des habits simples (une veste et un pantalon un peu élimés) et, selon ce qu'elle avait eu l'occasion d'observer auparavant, modernes. En revanche, il lui était difficile de cerner son âge, car son visage était caché par ses cheveux longs et lisses et sa barbe presque aussi longue, elle aussi d'un noir de jais. Ses yeux, quant à eux, étaient protégés par des lunettes noires qu'il n'avait pas pris la peine d'enlever en entrant. Posant son curieux bâton, il reprit la parole :

      -Je vous remercie. Je ne suis pas très familier de ce monde, vous savez, sans vouloir vous faire peur.

      -C'est John qui est revenu, et vous le cherchez, n'est-ce pas ?

      -John, Joe, un truc comme ça...

      -Vous êtes un médium ?

      Les sourcils de l'étranger se relevèrent dans un signe de surprise.

      -Heu... Pourquoi vous me demandez ça ?

     -Vous arrivez à me voir et à m'entendre, et vous ne semblez même pas étonné...

      -Mais vous êtes devant moi... C'est normal, non ?

      Claudia se dirigea vers une table fracassée, et passa sa main fantomatique à travers.

      -Vous êtes un fantôme, vous aussi ?

      L'homme eut un petit rictus.
      -Pas que je sache, non. Je crois que vous êtes le premier que je vois. Enfin, depuis que je suis là.

      Claudia regarda calmement son interlocuteur : il ne semblait pas avoir peur, et le frisson d'excitation qu'il avait pu ressentir en voyant un fantôme pour la première fois n'avait rien de comparable en intensité avec tout ce qu'elle avait pu remarquer chez les "experts" en surnaturel et autres individus avides de sensations fortes. Elle prit donc un ton posé en faisant un léger sourire :

      -Si vous n'êtes pas un fantôme, alors qu'êtes-vous ? D'où venez-vous ?

      L'homme se redressa rapidement, et répondit avec une sorte de fierté, comme s'il avait attendu ce moment :

      -En fait, j'ai toujours vécu dans l'ombre de mon frère. Enfin, l'ombre... C'est une façon de parler. Disons que j'ai toujours été là pour lui, mais il ne l'a jamais su. Et maintenant que je suis là, je ne sais pas encore si je vais le lui dire... ni comment je pourrais, d'ailleurs. Il n'a jamais su que j'existais.

      -Je vois ce que vous voulez dire, dit Claudia avec compassion. Moi aussi, j'ai vécu dans l'ombre, et mon "après-vie" elle-même est une solitude sans fin. Personne ne peut me voir. A part vous, bien entendu.

      -Si vous voulez tout savoir, je ne suis pas un spectre. J'ai une forme physique, mais je n'en suis pas dépendant. En fait, je crois être proche du concept de la divinité. C'est un de mes objectifs à accomplir en ce monde.

      -Impossible. S'il y avait eu un dieu, il m'aurait déjà rappelée à lui.

      L'homme fit un large sourire.

      -De ce que j'en sais, ce dieu est absent. Mais les autres ne sont pas tout à fait pareils, ils sont d'un concept totalement différent.

      Il se pencha pour ramasser son bâton, en s'excusant :

      -Je vous prie de me pardonner, mais je vais devoir vous laisser pour le moment. Je repasserai bientôt, mademoiselle... ?

      -Mon nom est Claudia. D'ailleurs, j'ignore aussi le vôtre.

      L'étranger agrippa son bâton avant de répondre sur un ton presque solennel :

      -Appelez-moi Ewen. Vous n'avez pas encore fini d'entendre parler de moi."

      Alors que le dénommé Ewen prenait la porte, un rayon de soleil fit briller la partie supérieure de son bâton ; celui-ci était surmonté d'une sphère cristalline rouge, mais Claudia eut un étrange frisson en voyant que cette sphère était enchâssée dans nulle autre qu'une main squelettique qui avait jadis appartenu à un humain...



Illustrations : 

-logo Dark Fates par Florian R. Guillon (2008)
-extrait de Ghost Woman (1945)
-Ghost Woman par Florian R. Guillon (2012)
 

(premier design par Florian R. Guillon, 2009)

mercredi 9 mai 2012

Vengeance, rassemblement !

Ce billet vengeur vous est présenté par l'homme-mystère, interprété par Robert Blake dans le film Lost Highway de David Lynch. Si vous avez bon goût, regardez-le, mais n'oubliez pas qu'il faut réfléchir.






Les envois de Forgotten Generation 2 vont pouvoir enfin commencer, et c'est cool. La nouvelle de la sortie du zine a été relayée, c'est cool aussi, mais il se trouve qu'une information de taille a été négligée dans pas mal de cas. Mais faisons les choses dans l'ordre.

Le 25 avril, il y a eu une petite sortie cinématographique nommée Avengers.

La très attendue adaptation de la célèbre BD (connue en France sous le nom Les Vengeurs) est enfin arrivée sur nos écrans, et c'était bien sympa. Bon, évidemment, il ne faut absolument pas s'attendre à un film d'auteur ni à un scénario très complexe. Les mécanismes sont plutôt simples, mais ça fonctionne.

Par contre, les puristes et accros de la chronologie vont avoir du mal : l'équipe est liée au SHIELD, les ennemis sont les Chitauris (menés par Loki), et certains personnages ne sont pas présents. Pour faire simple, on va dire que c'est une sorte de fusion entre le premier numéro d'Avengers (1963) et la première saison de The Ultimates (2001 à 2003). C'est aussi la raison pour laquelle les personnages ne sont pas toujours ceux qu'on a connus à l'époque.

Ainsi, Iron Man (créé par Stan Lee, Larry Lieber, Don Heck et Jack Kirby) a dévoilé son identité (depuis son premier film), comme il l'avait fait il y a une dizaine d'années dans sa série et refait plus récemment aux alentours de Civil War, et comme il en a toujours été dans l'univers Ultimate Marvel. Son armure est très proche de son modèle de 2004 (design par Adi Granov), voire identique. Dans ses premières apparitions, il avait une armure qui faisait boîte de conserve, d'abord en ferraille, puis en or, avant de passer à un design plus "humain" et des couleurs rouge et or. Niveau personnalité, il est très proche de son modèle papier, avec plus d'humour et un peu moins d'alcool.

Thor (adapté par Stan Lee et Jack Kirby) est un dieu sans alter-ego humain (pas de Don Blake, donc), à mi-chemin entre son incarnation Ultimate (sans le côté gourou altermondialiste, mais avec son costume, sa barbe et son côté bourrin) et classique (pour le costume actuel et tout le reste). Son parler n'est pas shakespearien, contrairement au modèle papier.

Captain America (créé par Joe Simon et Jack Kirby) a un costume et un retour à la vie qui évoquent l'univers Ultimate, mais est semblable en tous points à son incarnation classique (à part que dans son film, il combattait l'Hydra, devenue branche scientifique des nazis dirigée par Crâne Rouge). Sauf qu'en 1963, il avait repêché par les Vengeurs qui pourchassaient alors Namor, donc il n'était pas là au début. Mais il est devenu l'âme de l'équipe.

Hulk (créé par Stan Lee et Jack Kirby) a des origines dérivées de sa version Ultimate, puisque Bruce Banner a tenté de recréer le sérum du Super-Soldat de Captain America en y ajoutant des rayons gamma. Pour le reste, on est bien en face de son incarnation classique (et pas de la vision d'Ang Lee). Etait là dès le début avant de se faire virer.

Black Widow (La Veuve Noire, créée par Stan Lee, Don Rico et Don Heck) est ici agent du SHIELD, même si elle révèle un passé plus trouble. On se retrouve donc plus avec son passé d'Ultimates. Normal, son passé d'espionne soviétique voulant voler les secret de Stark pour l'URSS est de toute façon passé de mode. Arrivée bien plus tard dans l'équipe, pour cause de nationalité russe.

Hawkeye (Œil de Faucon, créé par Stan Lee et Don Heck) est pareillement agent du SHIELD, comme dans Ultimates, d'où il sort son costume. Entiché de la Veuve comme son incarnation classique, il n'a cependant jamais travaillé pour elle à voler les secrets de Stark, et n'a pas le penchant violent de son incarnation Ultimate. Arrivé dans la deuxième incarnation de l'équipe.

Nick Fury (créé par Stan Lee et Jack Kirby) est ici dans son incarnation Ultimate à fond (à part peut-être le fait qu'il n'a jamais subi d'expériences secrètes de la part de l'armée). Il commande le SHIELD et se méfie des surhommes, toujours avec ses secrets. N'a normalement rien à voir avec les Vengeurs, mais a rassemblé les Ultimates dans l'univers Ultimate (et les Vengeurs dans la version Heroes Reborn et le film Ultimate Avengers).

Bien sûr, certains s'offusqueront de ne pas voir ni la Guêpe, ni Giant Man/Ant-Man/Goliath/Yellowjacket (Hank Pym, quoi !), même si la rumeur d'une adaptation par Edgar Wright (à qui l'on doit les très réussis Shaun of the Dead, Hot Fuzz et Scott Pilgrim) est toujours présente. De même, l'absence de quelques figures de proue du SHIELD peut désorienter : les anciens Howling Commandos de Fury, dans l'univers Marvel, ont bien été portés à l'écran dans Captain America - The First Avenger, mais en tant que soldats et sans Nick Fury (donc on imagine bien qu'ils sont tous morts près de sept décennies plus tard). On retrouve donc l'agent Phil Coulson (créé pour le cinéma et introduit dans le premier film Iron Man) et Maria Hill, seconde de Fury, introduite dans New Avengers et successivement commandante du SHIELD, bras droit de Tony Stark à la direction du SHIELD, puis fugitive.

L'équipe choisie pour le film est donc un bon compromis. Quant à ceux qui pensent s'y connaître juste par les films, rappelez-vous que ce ne sont que des adaptations de séries BD qui courent sur plusieurs décennies. Rien que pour Avengers, il y a plusieurs adaptations depuis 1990 : Avengers - United They Stand (adaptation flashy, enfantine et avec des armures d'une équipe composée de la Guêpe, Ant-Man, Scarlet Witch, Vision, Wonder Man, le Faucon, Hawkeye et Tigra), Ultimate Avengers 1 & 2 (films d'animation basés sur la première saison d'Ultimates, en rajoutant des éléments de l'univers classique et en édulcorant beaucoup le propos de base) et Avengers - Earth's Mightiest Heroes (mélangeant des éléments des films Marvel et de l'univers classique, pour un résultat flashy et trop souvent enfantin). Les héros ont aussi eu droit individuellement à plusieurs adaptations : Iron Man - The Animated Series (où le héros est entouré d'une partie des West Coast Avengers, et ça a très mal vieilli),  Hulk - The Animated Series (avec Hulk, accompagné de Rick Jones, fuyant l'armée et combattant des monstres - c'est assez dans l'esprit), Hulk (film bancal réalisé par Ang Lee, s'éloignant pas mal des racines BD), Iron Man - Armored Adventures (où Tony Stark et ses amis sont jeunes - la série est pourtant plutôt bonne malgré l'idée de départ incongrue), Captain America (film réalisé par Albert Pyun et produit par Golan-Globus, une adaptation où Crâne Rouge est italien - idéal pour une soirée nanar), et si ça se trouve j'en oublie.

Puis il y a ceux qui tentent de capitaliser sur le film, en créant une BD s'en rapprochant pas mal. Parmi ces gens, il y a mon illustre personne.

Eh oui, l'opportunité est trop belle pour ne pas la saisir, aussi pourquoi ne pas associer les personnages que nous publions sous l'égide de Forgotten Generation pour rendre hommage à cette équipe qui a bercé la jeunesse de tant de gens, dont la nôtre ?

L'objectif, en écrivant le scénario du webcomic Esprit Vengeur, n'était pas de copier le film Avengers ni de tromper les gens sur la marchandise. Bien sûr, il y a quand même l'idée de prendre la vague au moment opportun pour faire découvrir à de nouveaux lecteurs notre cheptel de héros. Le titre résume l'intention : faire une BD dans l'esprit des Vengeurs.

La composition de l'équipe rend hommage à celle du film en apparence, puisque nous avons choisi de représenter les archétypes :

-Captain America, surnommé la Sentinelle de la Liberté, a ce côté patriotique qui a servi d'inspiration pour Sentinel, qui est un hommage de type méta-comics au super-héroïsme dans son entier. Quel autre personnage pouvait prétendre remplir ce rôle ? Le choix a donc été évident dès le départ, surtout que Sentinel est un des piliers du fanzine Forgotten Generation depuis ses débuts. La grande différence, c'est que ce personnage est aussi puissant que tous les autres réunis.

-Thor ne pouvait avoir d'équivalent que lui-même. C'est donc Thorr, dieu des mythes scandinaves, qui était tout choisi. Cependant, là où le Thor marvellien est un vrai super-héros, Thorr est une représentation fidèle du mythe ; c'est donc un guerrier d'Asgard dans toute sa brutalité.

-Iron Man est l'incarnation du génie technologique. Cyber-Shield l'est aussi dans le BAW Universe, avec cependant un penchant plus sombre et plus holmesien, plus scientifique et beaucoup moins public.

-Hawkeye est un archer humain. Trouver un équivalent s'est avéré plutôt difficile, car nous n'avions pas d'archer en stock. Qu'à cela ne tienne, nous avons sélectionné Midnight, le ninja de World Justice. On peut y voir un hommage plus appuyé aux comics, puisque Hawkeye avait comme partenaire l'épéiste Swordsman (qui se trouve être un de mes personnages préférés des Vengeurs version Heroes Reborn), et a même manié le katana pendant quelques années sous l'identité de Ronin.

-Hulk est l'incarnation de la force physique. Parmi nos personnages, seul Smasher a ce profil, et sa création était déjà un hommage au colosse de jade (mais aussi à Maul des WildCATs). Au-delà des apparences, Smasher est résolument humain et très intelligent, puisque grand stratège.

-Pour remplacer Black Widow, la tâche était infiniment plus ardue. Il fallait absolument une femme (humaine) dans l'équipe, mais aussi donner un sens au nom "Vengeur". En effet, bien malin qui saura me dire pourquoi l'équipe des héros Marvel s'appelle les Vengeurs... Du coup, décision a été prise de justifier le nom Esprit Vengeur, et devant la pénurie de femmes dans notre écurie, j'ai fouillé dans le domaine public pour exhumer Red Ann, adversaire/alliée de Black Terror. Elle est devenue justicière (et donc hors-la-loi) pour venger la mort de son mari en retrouvant le coupable, mais n'a pas pu se résoudre à le tuer. L'idée de la vengeance était là, et on peut aussi la trouver dans Sentinel.

Chacun des personnages choisis ayant sa propre personnalité, celle-ci a été conservée afin de bien marquer les différences avec le modèle avoué. Chacun de ces héros a un rapport humain avec la vengeance, mais leur côté humain est là pour mieux montrer leur aspect héroïque et iconique.

Ce n'est donc pas une histoire des Vengeurs que vous pourrez lire bientôt, mais une véritable histoire héroïque mettant en scène nos créations dans un contexte commun, ce dont nous avions discuté au moment du New FGU.

Et j'aimerais rajouter quelque chose à propos de la continuité si chère à beaucoup d'entre nous : prenez cette histoire comme elle vient. Ne vous préoccupez pas de savoir à quel moment elle se situe. J'ai pris exemple sur le célèbre Superman VS Spider-Man : les personnages vivent dans le même monde, pas besoin d'explications supplémentaires. Pour ce qui est des répercussions, ce sera à chaque auteur d'en décider, et dans ces cas-là, je renvoie aux œuvres de Leiji Matsumoto en ce qui concerne les différentes continuités et leurs éléments de convergence et de divergence. L'histoire est complète et est là pour ce qu'elle est.

Pour des infos complémentaires, je vous renvoie au site de Forgotten Generation :

http://forgottengeneration-news.blogspot.fr/2012/05/esprit-vengeur-en-couleurs.html


(couverture d'Esprit Vengeur, dessinée par mes soins et colorisée par Bruce Cherin)

lundi 29 novembre 2010

Des envies

Où étais-je pendant deux semaines, à ne rien écrire sur ce blog ? Entre recherches d'emploi, sorties diverses et encrage, je ne suis pas franchement ennuyé. Et en plus, je me suis permis de ramener ma Megadrive séculaire dans mon fief.

Quand j'entends ces histoires de consoles qui crament au bout d'un an, deux ans ou à peine plus, je me marre presque. Ma Megadrive, superbe cadeau familial de Noël 1993, a certes quelques difficultés (certains jeux ont du mal à se lancer, ou d'autres ont des bugs), mais à son âge canonique, on peut bien lui pardonner. Pensez, elle a beaucoup servi durant une bonne décennie ! Enfin, je suis tellement attaché à ce boîtier en plastique noir que je n'envisage pas de m'en séparer. Mais la nostalgie ne fait pas tout : certains jeux ont encore de beaux restes et possèdent ce charme inégalable qui donne envie d'y retourner.

Tout ça parce que je voulais rejouer à Ecco The Dolphin... eh bien je n'ai pas été déçu du voyage !

Mais les envies, les envies... Oh, ça ne concerne pas que les jeux vidéo. Si je suis paré de ce côté-là, il est d'autres envies que je voudrais assouvir...

Avec ma galerie deviantART, j'ai pu découvrir des gens de grand talent, et même en-dehors, il y en a plein avec qui j'aimerais collaborer. J'ai beau avoir travaillé en étroite collaboration avec Sophie Rumo et Pierre Champion, avec Edwin Boyer dans une moindre mesure, et avec Canjoke, Master, Dominique Ebrant, Benco, Fred Grivaud et j'en oublie (et non des moindres !) sur des cadavres exquis, je rêve de plus. Oui, heu, je ne dis absolument pas que les gens que j'ai cités n'ont que peu de talent, d'abord parce qu'ils font un travail de qualité qui me file des complexes, et qu'en plus j'apprécie énormément mes partages avec eux. Je ne dis pas non plus que je veux bosser avec Moebius ; même si c'est le rêve de tout auteur de BD, je reste sur un plan réaliste et je souhaite travailler avec des personnes sur mon niveau, qui correspondent au profil de Forgotten Generation : des auteurs qui ont la volonté de faire leur propre BD, dans un style fantastique, et qui n'attendent que l'opportunité de sortir de l'ombre. Mon but est d'agrandir cette sphère, comme j'ai déjà essayé avec Katherine Tsai l'an passé (même si l'expérience a été interrompue d'un commun accord, ladite Katherine ne s'étant pas encore sentie prête).

Découvrir des gens exceptionnels, c'est bien, et c'est très louable de vouloir travailler avec eux, de vouloir mettre en relation des personnes d'horizons différents pour faire les meilleures BD possibles... mais c'est extrêmement compliqué à mettre en place, surtout quand je vois comment on galère pour essayer de sortir le premier numéro de Forgotten Generation depuis plusieurs moi... Mais bon, on y est presque, c'est pour cet hiver ! Quant à l'Arcadia Connexion, ce sera pour plus tard, et je serais vraiment honoré de la mettre en place.

Alors, qu'on se le dise : si vous aussi vous avez des envies de création, contactez-moi !

Sur ce, les dernières planches de Dark Fates 2 ont besoin d'encre !

mardi 23 mars 2010

Genèse de Venomous Girl

Dans le précédent billet, j'ai abordé brièvement une création nommée Venomous Girl. Voici le moment de livrer sa genèse.



Fin 1998 : dans la frénésie de la création qui était mienne à l'époque, deux personnages nommés Venemous Girl (pas encore Venomous Girl) et Stormlasher furent couchés sur le papier. L'idée originelle doit provenir du duo Backlash et Taboo (dans la série Backlash, du studio Wildstorm, réalisée par Jeff Marriotte et Brett Booth), à l'exception qu'il était plus ou moins décidé que Stormlasher ne serait pas la tête d'affiche. Bon ben oui, à part ça, il n'y avait pas grand-chose, et ces deux persos sont restés en jachère pendant quelques mois.

Printemps 1999 : au détour d'une conversation, nous discutons avec une amie de choses et d'autres, et notamment de mes dessins. Ma mémoire me fait défaut quant au processus qui a mené à parler d'une héroïne basée sur cette amie, mais je crois me souvenir que c'était une petite plaisanterie de sa part. De retour chez moi, j'ai ressorti mon héroïne sans costume (j'en ai chié pour lui en trouver un, au final) et lui ai donné un semblant d'existence : elle serait la fille d'un des membres des Challengers du Macabre (un vampire) et de Ale Cellia (clone d'un autre personnage de l'époque... j'avais des idées stupides, c'est vrai, mais Marvel a commencé avec Madelyne Pryor...), aurait des pouvoirs, et son prénom serait Pearl. C'est pas allé bien loin là non plus, mais la première étape était là.

Printemps 2000 : j'entame une correspondance avec un fan de comics plus âgé que moi grâce au site Spark, et il me parle de ses projets. En retour, je lui expose les miens : oh, il s'agit de la trame de mon univers, avec pas mal de développement sur les CDM et Venemous Girl.
 J'en viens à trouver toute une histoire pour Pearl Celli : sa vie, ses antécédents, ses pouvoirs, ses flirts... Une petite touche de Spider-Girl pour la légèreté et la notion d'héritage, et hop ! Tout est réglé et bien inséré dans une histoire globale, un triptyque CDM/Venemous Girl/Van Bailey (le présent, le futur et le futur du futur). Et dedans, il y a même une petite place pour un crossover non-officiel avec Batman Beyond. Mais tout finit en 2001 suite à une remise en question...

Eté 2002 : la rédaction de Twilight Project commence, et c'est un nouvel univers qui voit le jour. Le film Spider-Man a peut-être eu un effet là-dessus, soit dit en passant. Mais Venomous Girl (j'avais enfin regardé dans un dico), bien que ne pouvant rester longtemps sans être travaillée, n'eut au final que deux ou trois personnages ajoutés, et son histoire n'a pas été étoffée plus avant.

Eté 2005 : ressortir mon univers me démangeait atrocement ; parallèlement, un type au nom de biscuit commence à publier sa série de type fanfiction sur Urban Comics. Son héros est une création originale nommée le Gorille, basée sur des concepts réalistes, et tout et tout. Séduit par cette idée, il me vint alors à l'esprit de déterrer Venomous Girl, avec quelques ajouts hérités d'influences diverses : le Métaclan (la Ligue des Ombres de Batman Begins), l'extrasensorialité et la schizophrénie (la trilogie Ring), le sumac vénéneux (Digimon), et quelques personnages issus d'anciens projets avortés (Black Viper de Escape From The Ghetto, Till Tracer). Peut-être aussi y a-t-il eu l'influence du film Twin Peaks, mais je ne suis pas certain de l'avoir vu vers cette époque. Le tout mixé avec un côté noir et dangereux qu'aucun comic-book mettant en scène une héroïne adolescente n'avait encore. Bon, depuis, il y a eu Veronica Mars à la télé, mais c'est différent...




C'est donc à partir de juillet 2005 que Venomous Girl prit son envol sous la forme de nouvelles de type fanfiction, avec une première "saison" de 13 épisodes qui dura un an. Peu après, la saison 2 sera lancée, mais sa rédaction se révèlera bien plus chaotique, si bien qu'elle n'est toujours pas terminée à l'heure actuelle. Pourtant, je compte bien la terminer un jour, d'autant que j'ai des projets pour le personnage. Des projets liés à Forgotten Generation, où je compte publier l'intégrale.


La saison 2 de Venomous Girl marquera la fin de cette aventure ainsi que la fin de l'univers mis en place dans Twilight Project et V-Girl. Je me reconnais de moins en moins dans l'écriture codifiée du genre super-héroïque. J'aime détourner les codes, et j'ai la conviction qu'un monde peuplé de héros ne peut pas être pris comme réaliste, car l'existence en soi du surhomme pose un tas de problématiques très intéressantes à explorer, mais peu adaptées à ce genre de récit, au final.

Enfin, il ne faut jamais dire jamais.